Publiée en 1909, la Contribution à l’histoire des Malgaches. Fanasoavana ny
tantaran’ ny Malagasy. Ny Andriantompokoindrindra du Dr Joseph Rasamimanana et de Louis de Gonzague Razafindrazaka,
son gendre en termes malgaches, pose, avec l’épisode du fanorona, une question primordiale à quiconque s’intéresse à
l’histoire de Madagascar. Le vénéré Tantara
ny Andriana raconte en effet que le Roi Ralambo aurait désigné pour lui succéder
son second fils Andrianjaka, parce que son aîné Andriantompokoindrindra passait
son temps à s’amuser en jouant au fanorona,
cette forme – malgache pour le moins – du jeu de
la marelle. Les
auteurs
ramènent cet épisode à un jeu populaire et expliquent l’avènement d’Andrianjaka
d’une tout autre façon : Andriantompokoindrindra aurait été désigné par
son père pour lui succéder et c’est après dix années de règne, qu’il aurait
cédé le pouvoir à son cadet. Ce désaccord entre la tradition d’Ambohimalaza et
celle rapportée par le Père Callet à laquelle l’édition faite par l’Académie en
1908 confère une forme d’officialité, devrait-il, selon le chemin suivi par
beaucoup, conduire à rejeter l’une et l’autre et à poser qu’en l’absence de
sources écrites contemporaines des événements, aucune histoire ne peut être
faite. Ou bien ne devrait-on voir dans la tradition d’Ambohimalaza qu’une sorte
de plaidoyer en faveur d’un homme déjà jugé par l’histoire et que l’énonciation
d’une inadmissible prétention?
C’est par souci
scientifique, autant que par reconnaissance à ce que fut le
Dr Rasamimanana pour l’un de ses petits-neveux, que nous allons essayer de
répondre à ces questions, avant d’essayer de comprendre pourquoi, dans les
circonstances de l’époque, l’auteur posa cet acte public d’historien.
L’ancienne
fonction du fanorona
La Contribution à l’histoire des Malgaches n’est pas le récit et la
récitation de ce qui serait simplement le tantara des Andriantompokoindrindra, la transcription d’un lovantsofina familial. Les tantara sont des textes formalisés que la tradition transmet dans leur intégrité,
les présentant comme des vérités d’évidence. Or, si elle utilise essentiellement
le matériau du lovantsofina du vohitra d’Ambohimalaza en s’appuyant sur
tout un paysage social (toponymes, pierres levées, limites des territoires,
tombeaux et institutions) selon la conception malgache de la preuve historique,
la Contribution…, est d’abord un
travail préliminaire de réflexion critique sur des traditions orales, que
celles-ci soient déjà imprimées ou seulement transcrites et conservées dans des
archives privées, et une réflexion critique sur l’utilisation politique qui en
furent faites – utilisation dans le cadre des règnes des deux dernières
Ranavalona ou utilisation politico-historique par des Européens, missionnaires
ou hommes de plume, qui n’ont pas contrôlé leurs informations auprès de sources
différentes et qui ont conféré l’autorité de l’écrit à de véritables erreurs.
Et s’appuyant sur des faits incontestables, la Contribution… est surtout la démonstration que les stipulations de
la convention qu’Andriantompokoindrindra imposa en échange du pouvoir furent
bien respectées et qu’elles ne furent pas inventées postérieurement.
Nous voudrions montrer ici
la profonde cohérence, dans la culture malgache, des faits et idées qu’avance
la Contribution…. Il en est ainsi du fanorona. Pour la Contribution…, le fanorona n’était
qu’une des rares distractions dont on disposait autrefois. Mais il y a plus.
L’un de nous a déjà montré que, d’une part, le fanorona faisait partie de l’éducation des princes – un jeu
d’initiation à la stratégie de guerre –, mais aussi qu’il leur était une forme
d’ordalie et d’augure : celui qui perd au fanorona perd en même temps la capacité d’initier une nouvelle
stratégie à
la guerre.
Selon
la tradition, le fanorona était donné pour le soratr’
andriamanitra. Comme le soratr’
Andriantompokoindrindra dans la circoncision ouvrait la voie à la
consécration d’un héritier, la victoire dans le soratr’ andriamanitra était la deuxième étape pour accéder au
pouvoir souverain.
Contribuant à l’éducation des princes comme le fait le jeu d’échecs sous
d’autres cieux – et à Madagascar même en pays tanala –, il enseigne à prévoir les conséquences de toute décision – ce qui est
l’art de toute politique.
Mais c’est également une forme d’ordalie : tout prince qui ne gagnerait
pas au fanorona ne saurait exercer le
pouvoir, ou, s’il l’exerçait déjà, serait en fin de règne. La laïcisation de la
pensée malgache au xixe siècle avait déjà conduit à oublier, dans les milieux dirigeants, l’ancien rôle du fanorona et à réinterpréter son sens,
d’une part, dans le cadre de la compétition qui caractérise toute société
hiérarchique, et, d’autre part, dans celui de la politique d’unification menée
depuis Andrianampoinimerina.
C’est ainsi que le thème de
la passion du jeu de fanorona comme
cause d’une défaite est un thème récurrent dans la tradition malgache. Nous
n’en prendrons qu’un exemple dont l’interprétation est évidente. L’on raconte
qu’Ambositra fut longtemps invaincue, car elle était mahery ody, protégée par la puissance de ses charmes. Lorsqu’elle
fut attaquée par Radama qui envoya à son prince un tissu rouge troué en son
milieu, le roi Andriampanalina ne prit, dit actuellement une tradition orale,
aucune autre disposition que d’interdire à ses sujets de sortir de la cité et
jouait au fanorona avec ses gens. Il
était, selon certains, assuré de la protection que lui conféraient ses charmes
ou, selon d’autres, «grisé par un premier succès». Radama prit les mesures
nécessaires pour profaner la ville qui fut prise, et le roi fut tué.
On a compris sans peine que le récit se situe encore dans un monde enchanté par
la puissance des charmes où le sacré et sa profanation sont omniprésents dans
la vie de chaque jour. Dans ce contexte, la prétendue sottise du roi ne se
comprend que par la laïcisation du sens du fanorona :
la place qu’il tenait dans ce monde enchanté lui est retirée, et la sottise
d’Andriampanalina, d’abord vainqueur, permet à ses sujets et à leurs
descendants de le condamner devant l’histoire. La cause de la défaite lui est
imputée, et à lui seul, de façon irrépréhensible; elle permet d’éviter tout
ressentiment à l’égard du vainqueur, tout autant qu’au peuple qui lui était
assujetti et à leurs héritiers, tout sentiment de culpabilité. Mais peut-on
sérieusement imaginer une telle sottise? En fait, avec le fanorona, le roi interrogeait l’avenir : allait-il vaincre?
Sans victoire au jeu, il ne saurait y avoir de victoire militaire.
On sait d’ailleurs que
l’appartenance du fanorona au monde
enchanté n’a pas complètement disparu. Dans la région qui se situe immédiatement à l’est d’Ambohimalaza, c’est-à-dire dans les campagnes de l’Ambavala et de l’Amoronkay qui restent
très conservatrices de la religion ancestrale, il est toujours interdit (fady) de jouer au fanorona au moment de l’année où se forment les épis de riz.
Cela pourrait être interprété comme une interrogation que se poseraient les
joueurs quant à la future récolte de riz ou comme la crainte que des résultats
du jeu ne dépende la croissance du riz. En cas de mauvaise récolte, la faute pourrait
de toute façon en être imputée à ceux qui auraient joué au fanorona. À un autre niveau, on sait que des Anakara, en pays
antemoro, conservent toujours au fanorona sa capacité à découvrir ce qui est caché et ont développé une théorie des
relations qui existeraient entre le fanorona et le sikidy, entre les positions
des pions sur le jeu et les éléments fondamentaux (le feu, l’air, l’eau et la
terre) attachés aux destins du zodiaque.
Tradition
d’Ambohimalaza et histoire dynastique
La
tradition d’Ambohimalaza qu’utilise la Contribution… s’inscrit bien dans le cadre de la tradition royale et
en assume certaines manipulations de
l’histoire qui justifièrent la légitimité de la dynastie issue
d’Andriamanelo. Le fer daterait du règne d’Andriamanelo et, de celui de Ralambo, l’institution du Fandroana, ainsi que la
consommation de viande de bœuf. Et dans la même ligne, Andriantompokoindrindra
aurait inventé la trano manara. De
l’existence de ces manipulations, l’archéologie a apporté les preuves. La
métallurgie du fer était connue de toute l’Asie du Sud-Est au moment des
premières migrations vers Madagascar. Et alors que l’Asie du Sud-Est avait
domestiqué le buffle, le zébu fut importé d’Afrique pour être élevé et consommé
dans
la Grande Ile. En
Imerina même, à Ambohimanana près d’Andramasina dans le site le plus ancien
actuellement connu – sa fondation remonte au ixe-xe siècle apr. J.-C. –, on
trouve les vestiges de la boucherie : des os de zébu qui ont été découpés
avec des couteaux en fer.
Andriamanelo n’a pas
inventé le fer. Les andriana étaient
d’ailleurs écartés de la métallurgie du fer, car leur regard était réputé faire
fuir et disparaître le minerai de fer dès lors qu’il l’atteignait. L’interdit
du fer excluait idéalement son utilisation sur les sites andriana et sans doute interdisait l’usage d’armes de fer contre
les andriana eux-mêmes. Le souvenir
de cet interdit est toujours connu dans les campagnes d’Imerina :
convoqués il y a un quart de siècle pour nettoyer le site d’Antongona, par
exemple, les paysans des alentours demandèrent aux andriana présents s’il leur était permis d’utiliser couteaux et
faucilles. Rappelons également l’interdiction, omniprésente, de menacer avec un
objet en fer (tsy ambanam-bý) et
cette autre interdiction, de nature tout aussi religieuse, faite aux Tambý, les
métallurgistes et forgerons d’Imerina, d’utiliser des armes blanches. Que l’on
n’ait pas utilisé le fer dans les affrontements n’implique donc pas qu’il ait
été inconnu. C’était le fady par
excellence de cette terre, comme le disait Razaka, gouverneur de Fenoarivo-Atsinanana,
à Delastelle en 1838 : «Hianao Mr
Delastelle, mahalala ny fadin’ itý tany itý, fa ny vy no fadiny». Ce qui apparut (niseho) sous Andriamanelo, c’est la rupture de cet interdit en
utilisant des armes de fer sur un site dont il était exclu, Alasora, et contre
des hommes appelés Vazimba, qui ne formaient pas une population différente mais
étaient les princes de l’époque et les descendants des anciens princes.
Andriamanelo avait décidé de ne plus respecter le droit de la guerre établi antérieurement
et qui réglementait l’usage des armes possibles.
Quant au zébu, Ralambo n’en
invente pas la consommation de façon absolue. Peut-être les jamoka dont il est question
formaient-ils une catégorie d’animaux préservée de la consommation ou réservée
à la consommation d’une catégorie sociale dont ne faisait pas partie la
descendance d’Andrianerinerina, cet ancien roi de l’époque dite vazimba dont la
tombe, rappelons-le, est toujours sur le territoire d’Ambohimalaza. Peut-être
le mot désignait-il une catégorie analogue à ces ombin-tsampy, qui étaient laissés libres d’aller et venir et de
pâturer en liberté comme les bœufs sauvages.
De toute façon, il est évident que ce tantara a la fonction d’affirmer la suprématie et la légitimité de Ralambo et, en
lui en réservant certains morceaux – la bosse (trafon-kena) et la culotte (vodihena)
– qui partout dans Madagascar étaient destinés aux Grands de la société, sans
doute d’en retirer la disposition dont d’autres bénéficiaient dans le cadre de
l’ancienne société. Ralambo, en effet, jeta les bases du nouvel ordre
hiérarchique : parmi les andriana de
la période précédente comme les Andriamanangaona et les Andrianakotrina,
certains furent rabaissés au rang roturier, d’autres furent assimilés aux
Zanadralambo, en échange de terres données à ses enfants.
Andriantompokoindrindra,
dit la tradition, inventa la trano
manara. Ce n’était pas une nouveauté évidente dans la culture malgache, car
le modèle d’une maison surmontant le tombeau n’est pas le propre de la seule
tradition d’Andriantompokoindrindra. Le privilège d’une maison funéraire accordé
aux puissants est très fréquent en Asie du Sud-Est et appartient à la culture
austronésienne. Dans beaucoup d’endroits à Madagascar, on démontait la maison
du défunt pour la reconstruire sur son tombeau ou on simulait une maison sur le
tombeau. En pays mahafale, au début du xxe siècle encore, avant que le pouvoir colonial n’abolissent les privilèges des
Maroseraña et que l’usage des aloalo ne
se démocratise, les poteaux funéraires érigés sur une tombe délimitaient un
espace appelé zomba – mot qui, dans
l’ouest de
la Grande Ile
,
est l’équivalent de lapa «palais»
dans les Hautes Terres : les aloalo étaient,
par les conceptions qui les supportaient et par l’usage social qui en était fait,
le correspondant exact de la trano manara d’Imerina. Le terme lui-même de trano
manara («maison froide») est d’ailleurs le terme par lequel on désigne les
tombeaux en pays betsimisaraka et notamment les tombeaux andriana. Dans la nécropole des Zafirabay de Maroantsetra, il y
avait trois trano manara au début des
années 1880 : deux d’entre elles, individuelles, abritaient les restes de
Ravolamanana et Ravolahanesy – les deux Zanak’ Andriana filles de Tsianihina
qui avaient négocié avec Radama ier les conditions de l’entrée de leur principauté dans le Royaume de Madagascar –,
et la troisième, collective, contenait les restes des autres membres de
la famille. Il
est bon de
se souvenir que la région de Maroantsetra est donnée comme le lieu d’arrivée
soit de l’ensemble des Malgaches à Madagascar, ainsi que le fait la Contribution…, soit au moins des
ancêtres des andriana d’Imerina comme
le donne la tradition des Zafimamy.
Si Andriantompokoindrindra
avait inventé la trano manara, il
aurait alors fait une application particulière d’un modèle existant dans la
culture malgache. Mais une enquête récente faite auprès des meilleurs
traditionistes d’Ambohimalaza donne une autre version dont la formulation est
celle de l’authenticité. L’on nous dit que ce fut, «selon ce que l’on sait,
sous Andriamamilazabe i,
père de Rabehavina, elle-même mère d’Andriantompokoindrindra, que l’on vit la trano manara pour la première fois et
que ce fut à Ambohimanitrasina dans le nord-est de l’Imerina. Quant à lui,
Andriantompokoindrindra qui était le fils aîné de Ralambo, il possédait le
droit d’ériger une trano manara.» Si cette tradition était confirmée, elle permettrait de comprendre la tradition
d’Ambohimalaza. Comme pour le fer, le bœuf et le Fandroana, ce serait un acte
de légitimation et de distinction par la trano
manara, et une décision de réservation de son usage à l’intérieur de
l’Imerina, car à l’époque, le royaume andriamamilaza dans la vallée de la
Mananara à l’orée de la forêt de l’Est, ne faisait pas partie intégrante de l’Imerina roa toko de Ralambo.
Les
femmes et le fanjakana
S’agissant
de la convention qu’Andriantompokoindrindra passa avec Andrianjaka, ce qui se trouve essentiellement en cause est
bien ni plus ni moins la transmission du pouvoir. Sans que cela soit explicité,
le but d’Andriantompokoindrindra est de s’établir comme source de légitimité en
violant dans le présent un principe de la loi fondamentale du royaume (fenitra) mais en s’appuyant sur lui
comme fondement de l’avenir. Précisons notre pensée.
«Homeko anao ny anio tontolo andro, fa ny farany kosa ho ahy. –
Ainsi je vous donne le présent, je conserve l’avenir». Selon le tantara d’Ambohimalaza,
Andriantompokoindrindra règne depuis dix ans. C’est dire qu’il est pleinement
souverain, ayant organisé les divers rituels et notamment au moins une
circoncision septennale sans l’organisation de laquelle un mpanjaka n’est pas encore un mpanjaka accompli. C’est ce pouvoir souverain qu’il donne à Andrianjaka, son cadet.
Mais le donnant, il n’y renonce pas, car le fanjakana étant un bien lova, un bien
patrimonial qui est légué à la descendance, toute renonciation au pouvoir
écarte celle-ci du droit de l’exercer ultérieurement. Le donnant, il le donne
conventionnellement de façon viagère, pourrait-on dire, car il le conserve pour
la période ultérieure. Il met donc en place le mécanisme selon lequel il
règnera par ses descendants : «Ny
zanako no halain’ ny zanakao manjaka ho vady, dia izany no ananako ny farany. – Ceux de vos descendants qui règneront se marieront avec mes descendants, et
c’est ainsi que je possède l’avenir.» Ce qui revient aussi à dire que s’il
avait conservé le pouvoir, il n’aurait pas régné par ses descendants.
Cette situation n’est pas
immédiatement compréhensible pour quiconque est habitué aux règles de
succession monarchique de l’histoire européenne. En France, par exemple,
traditionnellement seuls les hommes transmettent à leurs enfants la qualité de
noble et seuls les garçons héritent, réellement pour le fils aîné et
potentiellement pour les autres fils, du droit à régner et du droit à
transmettre ce droit. Les femmes sont totalement exclues de
la succession. Mais
il ne faudrait pas croire que cette conception fasse partie des universaux que
l’on retrouverait dans toute succession royale. Les amateurs d’histoire
européenne pourraient déjà comparer les principes de succession appliqués,
d’une part, en France et, d’autre part, dans le Royaume-Uni.
En Imerina, le statut des
enfants dépend de celui de
la mère. Et
si le fils d’un roi succède à son père
dans l’exercice du pouvoir souverain, c’est parce que dans le droit de la
succession royale, il tient de sa mère le droit de régner. C’est un principe
que les juristes français ont eu du mal à comprendre. Il y a quelques
décennies, ils avaient cru trouver que la formulation de ce principe remontait
au règne d’Andriamasinavalona, alors que si on lit bien le Tantara ny Andriana, on voit que c’est dès la période connue la
plus ancienne que certains hommes arrivent au sommet de la hiérarchie politique
grâce et à cause de la femme de leur père. Pour la période du xixe siècle, on sait bien
que si Radama avait succédé à Andrianampoinimerina, c’est parce qu’il avait été
adopté par Ralesoka, la sœur de son père. Et tous les autres souverains qui
furent à la tête du royaume de Madagascar au xixe siècle, avaient reçu ce droit en ligne utérine. C’est une règle et un usage
ancestral (rohindrazana) qui
s’applique aussi dans la succession aux fanjakana des grands princes.
Un homme peut déshériter
les enfants de sa sœur pour tous ses biens, sauf pour un fanjakana. Dans un jugement concernant l’héritage
d’Andrianavalonjafy rendu par Radama ii le 24 du mois du Capricorne 1863, le principe est ainsi formulé : «ny amin’ ny zanak’ anabavy dia tsy very
ariana amin’ ny fanjakana».
Il existait – analogue à la loi salique telle que la comprirent les juristes du
Moyen-Âge classique –, un rohindrazana ou
un fenitra irrépréhensible et qui ne
souffrait pas d’être modifié : le fanjakana est et demeure indisponible, aucun de ses détenteurs ne peut en disposer de
telle sorte que les enfants de sœurs ou neveux utérins en soient dépossédés.
Cette règle est applicable à tous les fanjakana princiers : ce sont les enfants de sœur qui en héritent
préférentiellement. Ce principe que connaissent encore bien les descendants des
détenteurs de grands fanjakana, est
donc confirmé par les archives. Un seigneur ne peut rejeter un neveu utérin ou
une nièce utérine et donc le ou la priver du droit d’hériter d’une seigneurie –
de la Seigneurie.
Andriantompokoindrindra
veut donc s’établir pour source de légitimité en faisant des filles de sa
descendance la source des rois d’Imerina. C’est le souci de favoriser leur
descendance directe qui, dans de nombreuses sociétés, conduit des hommes à
essayer de tourner les institutions existantes. On peut se demander si, en
dehors de ce souci, Andriantompokoindrindra avait des raisons particulières de
s’engager dans une telle voie. Si elle n’est pas donnée explicitement par la
tradition qu’utilise la Contribution…,
elle l’est au moins implicitement par une grande absence, celle de l’identité
de sa femme. On sait bien qu’il prit la fille unique du roi d’Angavo pour
seconde épouse. Et l’on comprend que, si les rois prennent pour épouse les
filles de ceux qu’ils ont battus et soumis – et nous savons
qu’Andrianampoinimerina ne s’est pas privé de le faire abondamment –, c’est
que, dans le système des mariages politiques, ces filles tiennent normalement
de leur mère le droit à régner ou à transmettre ce droit à leurs enfants. Qui
était la mère de Ratompoindraondriana, d’Andriandambo et d’Andriamahatsiravina?
La Contribution ne nous en dit rien.
Une première réponse
consisterait à dire qu’en ce domaine, le fils de Ralambo avait une attitude
machiste ou masculiniste (par opposition à féministe), ce que donne à entendre
l’instauration du kitay telo an-dàlana. Ce
qui pourrait être une conséquence de l’influence arabe dont les effets pervers
apparaissent aussi dans les institutions. Par exemple, quand Ralambo, on s’en
souvient, déplaça le Fandroana, la
Fête du Bain qui avait lieu en Asaramanitra, c’est-à-dire au début du premier
mois de l’année solaire et agricole, donc en septembre-octobre, pour la situer
en Alahamady, le premier mois de
l’année lunaire d’origine arabe, lequel ne peut plus rythmer le calendrier des
semailles et des récoltes. Masculiniste, la décision d’Andriantompokoindrindra
et, par suite, la tradition orale qui la rapporte auraient voulu masquer la
place tenue par l’épouse dans la transmission du droit au pouvoir.
Une autre réponse ne
résiderait-elle pas dans le fait que la vadibe,
la première épouse d’Andriantompokoindrindra, ne pouvait transmettre le droit à
régner. Si tel était le cas, après le trépas de leur ascendant, aucun
descendant d’Andriantompokoindrindra n’aurait pu régner. La réussite de la
convention qu’il passe avec Andrianjaka, en interrompant la succession en ligne
utérine pour la rétablir aussitôt, est suffisamment documentée par les mariages
qui en découlèrent ensuite.
Quoi qu’il en soit, cette
convention ne fut pas sans créer un
problème que les descendants d’Andriantompokoindrindra évoquent parfois avec
l’existence, comme anonymée, du Vakiniatsinanana. En fait, le Vakiniatsinanana
correspond à la partie orientale du terroir d’Ambohimalaza et occupée par les
descendants de Ravaomasina, la sœur aînée d’Andriantompokoindrindra. Cette
organisation du territoire est aussi un modèle culturel ancien sur les hautes
terres à Madagascar. Il est normal que, lorsqu’un frère et une sœur andriana créent un nouvel habitat ou
réorganisent un habitat ancien, le frère est, dans le territoire, placé à
l’ouest dans la zone du profane, et la sœur à l’est – celle-ci étant dans
l’orientation de l’origine de la vie, du sacré et de l’ancestralité. En
d’autres termes, elle est tompon’ ny
farany. Selon le modèle, Ravaomasina à Ambohimasina partage donc le territoire
d’Ambohimalaza avec son frère Andriantompokoindrindra à Ambohimalazabe.
La sorte de conflit qui
exista entre les descendants de la sœur et ceux du frère était la conséquence
directe de l’application de la convention passée entre les deux frères. Car, si
Ravaomasina et son frère ont bien hérité de leur mère Rabehavina, fille
d’Andriamamilazabe, du droit de régner et, pour Ravaomasina, du droit à le
transmettre, les descendants de Ravaomasina ont bien été écartés de la
succession au fanjakana en dépit de
l’antique rohindrazana établissant
les droits des enfants de sœur. L’on sait que les ady fanjakana sont du nombre de ceux dont les conséquences se font
ressentir pendant des siècles. La nature ambiguë des relations entre les andriana du Vakiniatsinanana et ceux du
Vakiniandrefana, qui poussent encore aujourd’hui certains à refuser les
alliances matrimoniales, est, d’une certaine façon, une preuve sociologique de
l’existence de la fameuse convention et de son succès.
Cela ne nous renseigne pas sur ce qu’étaient précisément les
Andrianteloray. C’est une catégorie qui a un usage juridique, puisque les
articles 59 et 60 du Code des 305 Articles les désignent nommément. L’article
59 impose l’obligation de l’endogamie pour chacun des trois groupes formant les
Andrianteloray. La légitimité antérieure de tels mariages entre les trois
groupes n’est pas contestée et, à titre transitoire, il est posé qu’en cas de
veuvage, la femme peut retourner à son groupe d’origine. Quant à l’article 60,
il pose que, prenant épouse ou époux parmi les Tsihibelambana, c’est-à-dire
parmi les sujets roturiers de
la reine Ranavalona
ii, tout Andrianteloray deviendrait par-là même
Tsihibelambana. La légitimité antérieure des unions entre un homme Andrianteloray
et une femme Tsihibelambana n’est pas contestée et les enfants pouvaient
appartenir à la famille de leur père. Le nouveau Code établit une seule
règle : en cas de décès de l’époux, sa veuve retourne à son statut
roturier et ses enfants la suivent – ce qui, étant donné la surmortalité
masculine, devait se produire plus souvent et renvoyer les veuves et leurs
enfants vers le groupe roturier.
Les Andrianteloray étant
une catégorie andriana dont les
droits étaient réduits, on comprend sans peine que la Contribution… réagisse à l’intégration des Andriantompokoindrindra
aux Andrianteloray. Mais il est vrai qu’au xixe siècle, à certains points de vue, la position des Andriantompokoindrindra
n’était plus évidente, et c’est là qu’entrait en jeu la catégorie des
Andrianteloray.
Car l’histoire de l’Imerina
montre que, si idéalement les Andriana et
leurs serviteurs-courtisans (angaralahy ou Mainty) vivaient des services et
redevances que devait le peuple, il existait un sage principe selon lequel la
charge supportée par celui-ci ne pouvait être indéfiniment augmentée. Aussi
existait-il un mécanisme qui, utilisant le système des rangs, permettait
périodiquement et progressivement – lorsque la nécessité s’en faisait ressentir
et qu’un souverain était suffisamment puissant pour créer un rang à son nom –
de réduire à l’état roturier une partie des andriana et de lui demander alors de faire la corvée du peuple. En créant les
Zanadralambo, Ralambo n’était pas le premier souverain à organiser la société
en rangs. En créant ce nouveau rang et en y plaçant certains de ses enfants, il
faisait disparaître un groupe antérieur et diminuait les droits de certains andriana. Par exemple, il existait un
groupe constitué des Andrianakotrina, dénommés aujourd’hui parfois
Andrianakotriana, qui, comme les Zanadralambo par la suite, occupaient un
certain nombre de vohitra en Imerina
comme celui d’Ambohimahatsinjo situé entre Ambohimalaza et Ambohimanambola.
Dans le territoire d’un autre Ambohimahatsinjo, près de Namehana, Ralambo plaça
chez les Andrianakotrina certains de ses enfants en y créant le vohitra d’Ambatofotsy. Et cet
Ambohimahatsinjo – plus tard dénommé Mahatsinjo, dit-on, par
Andrianampoinimerina –, perdit son caractère de vohitra et son territoire fut par la suite réputé être celui des
Zanadralambo d’Ambatofotsy-Manandriana. Quant à l’Ambohimahatsinjo tout proche
d’Ambohimalaza, il fut rebaptisé du nom d’Ambohitsimeloka :
ce n’était pas à cause d’une quelconque culpabilité que ses habitants avaient
perdu leur statut élevé.
Au début du xixe siècle, la catégorie
des Andrianteloray apparaît dans la Contribution… comme regroupant les trois derniers rangs andriana : Andrianamboninolona, Andriandranando et Zanadralambo.
Que certaines traditions et le Code des 305 Articles en excluent les
Zanadralambo et y incluent les Andriantompokoindrindra s’explique par un usage
ambigu du terme dans le cadre de la politique de réorganisation hiérarchique
initiée par Andrianampoinimerina. Le groupe des Zanadralambo amin’Andrianjaka
fut démantelé et réduit à ses vohitra les
plus connus aujourd’hui; il lui fut retiré le droit de «nager dans l’Imerina» (milomano amin’ Imerina) et le privilège
de l’endogamie qui lui fut accordé créait un véritable enfermement.
Selon des dispositions juridiques mises en œuvre au moins depuis le règne de
Ranavalona ire,
ses membres au xixe siècle ne pouvaient plus, par le mariage, fonder de nouvelles alliances avec
les familles plus puissantes; et leur adoption par des membres appartenant à
des groupes supérieurs était interdite.
À terme, et sans appui politique d’importance, le groupe devait devenir folovohitra, lorsqu’un nouveau rang andriana aurait été créé. Et pour que
les Zanadralambo ne se prévalent pas de leur appartenance aux Andrianteloray,
il importait de lui conférer déjà la consistance qu’il aurait alors.
L’événement que rapporte le Tantara ny
Andriana, n’aurait donc pas été une erreur ni «une pure invention pour
rendre inexacte l’histoire des ancêtres», comme l’écrit la Contribution…, mais une première disposition pour permettre une
future réorganisation des rangs du groupe andriana.
Du fait de la politique de
mobilité hiérarchique, les Andriantompokoindrindra, toujours reconnus comme Teraky Trano fohiloha grâce au privilège
de la trano manara, étaient au xixe siècle tantôt
considérés comme Andriana – et dans ce cas, les trois groupes de Havan’Andriana
formaient les Andrianteloray «les andriana aux trois pères» –, tantôt considérés comme Havan’Andriana, – et dans ce
cas, les Zanadralambo étaient exclus des Andrianteloray mais les
Andriantompokoindrindra en faisaient partie. Il est un autre terme dont la
généralisation au xixe siècle, manifeste un premier ébranlement du statut, c’est celui de Zanatompo
appliqué à tout le groupe alors qu’il ne désignait jusqu’alors qu’une partie
marginalisée des descendants d’Andriantompokoindrindra – ceux qui n’auraient
pas accès à une succession. Mais le mot, sous couvert d’abréviation d’un nom
trop long, voulait déjà donner à l’ensemble du groupe une désignation toute
roturière. La même précarité apparaît aussi dans les noms de Zanakambony qui,
de plus en plus souvent au xixe siècle, désignait la majorité des Andrianamboninolona, et de Zanamasy, pour
désigner la frange inférieure des Andriamasinavalona. C’est tout cela qu’il
faut comprendre derrière la double application qui peut être faite de
la catégorie
Andrianteloray.
À notre connaissance, la
mise en œuvre de cette politique de mobilité hiérarchique ne faisait pas l’objet
de grands kabary où aurait été
convoqué le peuple. Elle devait se faire en toute discrétion, ne serait-ce que
parce que, pour le souverain, il s’agissait d’une affaire privée et familiale,
ne serait-ce aussi que pour éviter les commentaires désobligeants qui auraient
pu s’ensuivre. Ne savaient la chose que ceux qui étaient dans les secrets du
pouvoir du moment, et ceux qui avaient connaissance du mécanisme périodiquement
appliqué et qui avaient à choisir entre le maintien dans le sommet du groupe andriana, l’amour du village natal et
l’attachement à l’ancêtre éponyme. Ceux qui donnaient la priorité au maintien
de la supériorité hiérarchique, n’attendaient pas le dernier moment pour agir.
C’est sur des générations qu’ils avaient négocié des alliances.
Concernant Ambohimalaza, on
sait que les descendants de la branche aînée issue d’Andriantompokoindrindra –
ceux qu’à Ambohimalaza on appelait alors les Andafiavaratra –, avaient depuis
longtemps engagé les stratégies nécessaires pour s’intégrer au groupe hiérarchique
supérieur. Sous Andrianampoinimerina déjà, lors de l’unification de l’Imerina,
certains d’entre eux avaient obtenu des lohombitany,
c’est-à-dire des terres exemptes de tout impôt, dans le Nord-Est de l’Imerina
enin-toko, notamment à Nanjakana et à Malazabe. Sur ces terres
qu’Andrianampoinimerina leur avait donnée en pays zafimamy pour qu’ils y vivent
et y soient enterrés (tany ivelomany sy
ilevenany), ils construisirent des tombeaux de style Laborde, comme on en
construisait au xixe siècle. Seigneurs de menakely, ils y
étaient Andriamasinavalona, comme y étaient de même ceux des Zanadralambo qui,
comme eux, avaient renoncé à leur appartenance première et aux terres qu’ils
pouvaient posséder à Masindray d’où ils venaient. Après 1897, s’ils firent immatriculer
ces lohombitany, beaucoup d’entre eux
abandonnèrent leurs tombeaux et revinrent se faire enterrer à Ambohimalaza.
L’éloignement de la capitale et l’abolition de ce que l’administration appela
«féodalité» les privaient des anciens avantages de ces seigneuries. Au témoignage
des descendants des Grands d’Anatirova, notamment du
Dr Rakoto-Ratsimamanga, la Cour à la fin du xixe siècle considérait toujours que les
Andafiavaratra d’Ambohimalaza étaient, selon les formulations, soit Andriamasinavalona,
soit Zana-dRanavalona. Une étude des alliances matrimoniales contractées au xixe siècle et au siècle
suivant pourrait montrer la fréquence des mariage
avec des Zanak’Andriana et des Andriamasinavalona. Par les nouvelles
dispositions du Code des 305 Articles, Rainilaiarivony n’avait pas réussi à
enfermer tous les Andriantompokoindrindra dans une stricte endogamie. L’erreur
de la Contribution… n’en était donc
pas une.
La
mobilité hiérarchique : les Ray aman-dreny
Dans le système de mobilité
hiérarchique qui repose sur le principe que le souverain-dieu est tompon’ ny razana «maître des ancêtres»,
les décisions d’abaissement des uns devaient les attrister et les vexer,
d’autant plus qu’elles résultaient d’une décision judiciaire et, le plus
souvent, était accompagnée d’un déplacement de l’habitat. Mais elles devaient réjouir
ceux qui étaient distingués par une élévation ou par le maintien à leur rang.
La Contribution… donne les éléments
qui permettent d’attester qu’Andriantompokoindrindra et ses descendants ont longtemps
bénéficié de ce mécanisme. N’est-ce d’ailleurs pas le programme que proclame le
nom de son fils aîné : Ratompoindraondriana,
«L’honorable que servent les Raondriana ou [comme on disait également] les
Roandriana», ces termes désignant globalement les groupes andriana de la période antérieure?
Lorsque Ralambo s’installe
à Ambohimalazabe, le territoire était déjà habité depuis des siècles. Comme le
montre la simple reconnaissance archéologique, tous les plus hauts sommets de
la région avaient été occupés par des andriana qui y avaient établi, à l’intérieur de fossés, leurs sépultures selon la
nouvelle pratique qui rompt avec la coutume dite vazimba. Les andriana qui habitaient Ambohitrikanjaka
au nord d’Ambohitrombihavana et à l’ouest d’Ambohimalaza sur le territoire qui
devint par la suite celui d’Andrianamboninolona, avaient été abaissés (naetry) et avaient été contraints
d’abandonner les lieux pour aller s’installer du côté de Manjakandriana. Sur le
territoire même d’Ambohimalaza, l’on trouve notamment, dominant du rebord
d’Ampiserana la vallée où se déroule aujourd’hui la RN2, le tombeau
d’Andrianerinerina, un des ancêtres de la dynastie qui régna à Anerinerina
treize générations avant Ralambo. Cet ancien souverain n’était pas oublié à
cette époque, puisqu’il avait encore ses mpanasina il y a seulement une trentaine d’années. Et peut-être en a-t-il encore
aujourd’hui. C’est un peu plus loin, à l’est du territoire d’Ambohimalaza, que
l’on peut voir les traces de l’établissement d’Andriambaroa, célèbre par l’expression
de fanjakan’ i Baroa. La toponymie
même témoigne de cette ancienneté. Mahia n’a rien à voir avec la maigreur, mais
désigne un lieu qui a été consacré sans doute par une ou des tombes; le mot est
composé à partir de la racine austronésienne hiañ, aujourd’hui inusitée en malgache officiel, qui désigne Dieu
(ou les dieux) et les puissants ancêtres (hiaña).
Dans l’Est de
la Grande Ile
,
en pays betsimisaraka, mahiañ est
toujours utilisé pour caractériser des lieux consacrés (tany mahiañ) par des tombes anciennes, souvent dites vazimba.
Que sont et qui sont les
hommes qui résidaient dans cet espace lorsque vivait Andriantompokoindrindra?
Si l’on ne peut faire le recensement de toute la population, du moins la
tradition donne-t-elle les noms des douze hommes qu’Andriantompokoindrindra
choisit pour en faire ses sujets directs (menakely). Leur ancestralité est précisée pour
indiquer une tradition de fidélité entre les ancêtres : la fidélité des
douze hommes envers Andriantompokoindrindra serait un héritage. «Ny razan’ ireo roa ambin’ ny folo ireo,
hono, dia tsy nisaraka, fa nanaraka ny razan’ andriana hatramin’ ny niandohany… – Les ancêtres de ces douze hommes seraient courtisans des ancêtres royaux,
leurs contemporains.» L’affirmation est atténuée par un hono en malgache et par un conditionnel en français. Les auteurs de
la Contribution…expriment une forme
de doute ou de réserve et ne disent pas tout à fait la même chose dans les deux
textes.
En
fait, si Rafaravavinandriamanitra, Andriananjavonana, Andrianahitrahitra et Andrianerinerina sont d’anciens souverains et des
ancêtres de la dynastie d’Imerina – au passage notons l’existence d’une femme
dans cette liste –, les ancêtres des douze hommes qui sont cités
(Andriantomara, Andriantomaratara, Andriantomarafefy et Andriantomaramanana),
ne furent pas de simples courtisans. Ces quatre hommes – ces quatre mpanjaka – appartiennent à la dynastie
qui dirigea la migration à partir de Maroantsetra et qui est une des sources
des lignages royaux dans le centre des hautes terres. Ils sont au nombre des ancêtres d’Andriamamilazabe et donc de Rabehavina,
la mère d’Andriantompokoindrindra. L’on ne peut donc que tirer la conclusion
que les douze hommes sont, à des degrés divers, les cousins
d’Andriantompokoindrindra. Nous avons donc là une application du principe que
ce n’est pas l’ascendance naturelle ou, disons, le sang, qui donne un statut
dans la société, mais des décisions politiques des souverains.
Cette parenté et cette
proximité généalogique contribuent à expliquer et à faire comprendre que les
descendants d’Andriantompokoindrindra pouvaient prendre femme dans le groupe de
leurs ray aman-dreny. Les relations, au moins au départ,
entre les descendants des douze hommes et les descendants d’Andriantompokoindrindra
devaient se situer partie dans le cadre de la parenté généalogique, partie dans
le cadre des structures politiques du fanjakana. Et il faut aussi envisager, comme le montrent d’autres exemples du genre,
qu’il s’agissait moins d’une sujétion que d’une protection à l’égard du fanompoana royal. D’ailleurs, le terme ray aman-dreny convient sans doute mieux
que menakely pour caractériser les
relations existant entre les uns et les autres.
Cela explique aussi qu’à
Lanivohitra, c’est-à-dire dans l’ancien rova d’Ambohimalazabe, soient également enterrés les deux hommes qui sont donnés
pour être les deux premiers des douze hommes :
Andriantsimaitoandriamanitra et Andriantsonga. Ce lieu de sépulture ne peut
être expliqué par une quelconque raison sentimentale ou par l’existence
d’excellentes relations, comme nous avons pu l’entendre dire. Dans ce domaine
qui est celui du sacré, aucun accommodement de ce genre n’était envisageable
avec le ciel. S’ils demeurent pour l’éternité dans cette nécropole princière au
sud d’Andriantompokoindrindra, c’est sans aucun doute qu’ils avaient encore le
statut andriana qu’ont perdu par la
suite leurs descendants. Qu’Andriantompokoindrindra soit, quant à lui, enseveli
au nord de leurs tombeaux n’indique pas une quelconque supériorité mais
seulement qu’il décéda après eux. Rappelons-nous qu’à Anatirova, la tombe
d’Andrianjaka, le premier des souverains qui y fut enseveli, était au sud du
Fito miandalana. Il est aussi plus que vraisemblable
qu’Andriantsimaitoandriamanitra et Andriantsonga ont été, avant
Andriantompokoindrindra, les princes d’Ambohimalazabe et que, dans la liste des
douze hommes, leurs noms ne soient donnés que pour désigner ceux de leurs
descendants choisis comme les premiers des ray
aman-dreny. Il est d’ailleurs aussi à remarquer que les douze hommes
portent tous des noms commençant par Andria-. À remarquer également que deux
d’entre eux devinrent par la suite les rois du
Voni
zongo.
Il serait étonnant par exemple qu’Andriamisanjy et Andrianentoarivo aient été
de simples folovohitra et qu’ils
n’aient pas eu quelque ascendance les prédisposant à détenir un fanjakana.
Il serait aussi plus normal
que, dans le cadre d’un fanjakana qui
fut souverain, il y ait eu des havan’
andriana en plus des folovohitra et
des sujets privés que sont les andevo. Car
nous sommes toujours dans le domaine des institutions politiques anciennes et
des principes qui les structurent. On le voit bien avec l’évolution du nombre
des hommes et donc des familles qui ne se séparent pas d’Andriantompokoindrindra.
Au départ, ce sont les douze hommes – en fait, le représentant de chacun des
douze lignages – et quelques autres. L’Andriana accompli qui est Dieu et souverain, conserve ou retrouve la perfection de
la nature céleste de ceux de ses ancêtres qui sont venus sur
la terre. Or
, douze est le
nombre de la perfection céleste. Les rois en Imerina ont douze conseillers, et
Andriantompokoindrindra a eu douze conseillers qui sont ces douze hommes – ou
les chefs des douze lignages – qu’il conserve à Ambohimalaza. Mais il est des
rois qui ne sont pas parfaitement souverains. C’est le cas d’Andrianentoarivo –
l’ancêtre des actuels andriamasinavalona du
Voni
zongo
– auquel Andrianjaka donna le droit de créer un fanjakana dans le
Voni
zongo :
Andrianjaka restait l’unique souverain avec ses douze conseillers et
Andrianentoarivo n’en avait que dix.
L’histoire d’Andriamisanjy
et plus encore celle d’Andrianentoarivo sont bien documentées et ne peuvent
être contestées sur le fond. Or, que deux des douze hommes d’Andriantompokoindrindra
le quittent est la preuve implicite que ce dernier avait bien exercé un pouvoir
souverain avant Andrianjaka. Que deux de ces hommes le quittent ramène à dix le
nombre de ses conseillers-courtisans, qui est un nombre en parfait accord avec
l’abandon de la souveraineté.
La société malgache, et
notamment le groupe andriana, n’a pas
le caractère figé et rigide par lequel certains voudraient le définir
aujourd’hui. C’est une société à structure éminemment hiérarchique, mais d’une
hiérarchie que l’on pourrait dire molle. Entre les rangs parfaitement reconnus
de la structure politique existent de multiples rangs intermédiaires. Et,
rappelons-le, ceux qui avaient bien compris le mécanisme devaient faire un
choix difficile entre l’attachement au terroir natal et à un grand ancêtre et
l’attachement à une position hiérarchique. Un choix entre des principes :
le principe selon lequel tout Malgache a un tanindrazana et cet autre selon lequel les Andriana – au sens limité du terme – n’ont pas de tanindrazana. C’est, comme nous l’avons vu, ce choix que firent un
certain nombre de descendants d’Andriantompokoindrindra qui avaient participé à
l’unification de l’Imerina. S’installant en pays zafimamy dans le Nord-Est de
l’Imerina enin-toko, ils revenaient
en fait sur les terres où avaient régné les ancêtres de Rabehavina et y
restèrent jusqu’à ce que l’éloignement de la capitale n’ait plus de raison
d’être.
L’héritage
d’un hasina de souveraineté
personnelle
S’inscrivant normalement
dans le cadre de l’histoire de la dynastie issue d’Andriamanelo, la Contribution…est une réflexion critique
sur l’histoire publiée et diffusée et un travail historien qui utilise des
sources authentiques et de première main. D’autres sources aussi documentées et
de la même authenticité furent publiées à l’époque. Mais aucun ne fit un tel
travail d’argumentation et aucun ne prit un parti anticonformiste aussi net.
Critiquer Rainilaiarivony, sans doute à juste titre, ne portait plus guère à
conséquence. Mais le Dr Rasamimanana prend parti contre les autorités du
moment, les autorités fondatrices du discours colonial comme le P. Callet
et de la politique coloniale comme Gallieni. La définition univoque des
Andrianteloray est reprise dans des travaux universitaires du plus haut niveau
qui aiment à parler de «castes» pour caractériser la société merina. Contre la
«politique des races», le Dr Rasamimanana affirme l’unicité d’origine de
tous les Malgaches. Contre l’esprit égalitaire républicain, il affirme
l’histoire d’un groupe éminemment aristocratique.
Et l’ouvrage est publié en
1909, année où le Dr Rasamimanana est admis à la citoyenneté française.
N’y a-t-il pas là une forme de contradiction? L’assimilation, telle que la
prônait la reny malala – cette «mère
chérie» que voulait être la République –, ne supposait-elle pas l’oubli et
l’abandon de tout ce qui aurait concerné la «mauvaise mère» malgache?
L’exercice des droits de citoyen ne rendrait-il pas manifeste une forme de
trahison? Ces questions que nous avons déjà pu entendre à diverses reprises,
apparaissent ici totalement dénuées d’à-propos.
Le Dr Rasamimanana ne
renie pas l’éducation qu’il avait reçue dans sa famille. Il n’est pas le
premier à manifester une telle indépendance d’esprit. Il était né dans une
famille de Grands à la fois très attachée à ses racines et très ouverte à
la nouveauté. Ranavalona
ii décidait-elle en 1868 d’autoriser à
construire en dur à Tananarive mettant fin à l’interdiction de construire
autrement qu’en matière végétale dans les vohitra
andriana? Ses parents inauguraient un an plus tard, en 1869, une maison en
dur à Ambohidrakitra. La Reine, devenue
protestante, obligeait-elle les Malgaches à se convertir au
christianisme? Ses parents choisissaient le catholicisme contre le protestantisme
du Palais. C’est dans cet esprit d’indépendance et de liberté qu’il fut élevé.
Dans cet esprit de souveraineté personnelle qui est la marque du hasina familial. Selon l’héritage andriana qui veut assurer la vie du
peuple, lui-même, catholique, étudia la médecine avec le Dr Borchgrevinck
de
la
Mission Norvégienne
et, envoyé en France pour y devenir
officier d’artillerie, il y réussit des études de médecine. Ce qui était bien
mieux en accord avec la convention d’Andriantompokoindrindra tel que certains
de ses descendants la vivent encore : tout en préservant droits et
dignité, la renonciation momentanée au pouvoir souverain mettait dans la
situation de ne pas être dans l’obligation de faire couler le sang. Pour le
Dr Rasamimanana, la présence française et la citoyenneté permettaient de
publier et d’imprimer l’histoire qu’interdisait Rainilaiarivony, et de le faire
même contre l’esprit officiel de
la colonisation. La
modernité pouvait être mise au
service des valeurs traditionnelles sans compromission d’aucune sorte. C’est le
message que nous laisse le Dr Rasamimanana.
* * *