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Mise à jour : le 29/07/2010

LE DOCTEUR RASAMIMANANA ET LA TRADITION D ’AMBOHIMALAZA
par Bakoly D.-Ramiaramanana Directrice de recherche au Cnrs
et Jean-Pierre Domenichini Membre titulaire de l’Académie Malgache
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Publiée en 1909, la Contribution à l’histoire des Malgaches. Fanasoavana ny tantaran’ ny Malagasy. Ny Andriantompokoindrindra du Dr Joseph Rasamimanana et de Louis de Gonzague Razafindrazaka [1] , son gendre en termes malgaches, pose, avec l’épisode du fanorona, une question primordiale à quiconque s’intéresse à l’histoire de Madagascar. Le vénéré Tantara ny Andriana raconte en effet que le Roi Ralambo aurait désigné pour lui succéder son second fils Andrianjaka, parce que son aîné Andriantompokoindrindra passait son temps à s’amuser en jouant au fanorona, cette forme – malgache pour le moins – du jeu de la marelle. Les auteurs ramènent cet épisode à un jeu populaire et expliquent l’avènement d’Andrianjaka d’une tout autre façon : Andriantompokoindrindra aurait été désigné par son père pour lui succéder et c’est après dix années de règne, qu’il aurait cédé le pouvoir à son cadet. Ce désaccord entre la tradition d’Ambohimalaza et celle rapportée par le Père Callet à laquelle l’édition faite par l’Académie en 1908 confère une forme d’officialité, devrait-il, selon le chemin suivi par beaucoup, conduire à rejeter l’une et l’autre et à poser qu’en l’absence de sources écrites contemporaines des événements, aucune histoire ne peut être faite. Ou bien ne devrait-on voir dans la tradition d’Ambohimalaza qu’une sorte de plaidoyer en faveur d’un homme déjà jugé par l’histoire et que l’énonciation d’une inadmissible prétention?

C’est par souci scientifique, autant que par reconnaissance à ce que fut le Dr Rasamimanana pour l’un de ses petits-neveux, que nous allons essayer de répondre à ces questions, avant d’essayer de comprendre pourquoi, dans les circonstances de l’époque, l’auteur posa cet acte public d’historien.

 

L’ancienne fonction du fanorona

La Contribution à l’histoire des Malgaches n’est pas le récit et la récitation de ce qui serait simplement le tantara des Andriantompokoindrindra, la transcription d’un lovantsofina familial. Les tantara sont des textes formalisés que la tradition transmet dans leur intégrité, les présentant comme des vérités d’évidence. Or, si elle utilise essentiellement le matériau du lovantsofina du vohitra d’Ambohimalaza en s’appuyant sur tout un paysage social (toponymes, pierres levées, limites des territoires, tombeaux et institutions) selon la conception malgache de la preuve historique, la Contribution…, est d’abord un travail préliminaire de réflexion critique sur des traditions orales, que celles-ci soient déjà imprimées ou seulement transcrites et conservées dans des archives privées, et une réflexion critique sur l’utilisation politique qui en furent faites – utilisation dans le cadre des règnes des deux dernières Ranavalona ou utilisation politico-historique par des Européens, missionnaires ou hommes de plume, qui n’ont pas contrôlé leurs informations auprès de sources différentes et qui ont conféré l’autorité de l’écrit à de véritables erreurs. Et s’appuyant sur des faits incontestables, la Contribution… est surtout la démonstration que les stipulations de la convention qu’Andriantompokoindrindra imposa en échange du pouvoir furent bien respectées et qu’elles ne furent pas inventées postérieurement.

Nous voudrions montrer ici la profonde cohérence, dans la culture malgache, des faits et idées qu’avance la Contribution…. Il en est ainsi du fanorona. Pour la Contribution…, le fanorona n’était qu’une des rares distractions dont on disposait autrefois. Mais il y a plus. L’un de nous a déjà montré que, d’une part, le fanorona faisait partie de l’éducation des princes – un jeu d’initiation à la stratégie de guerre –, mais aussi qu’il leur était une forme d’ordalie et d’augure : celui qui perd au fanorona perd en même temps la capacité d’initier une nouvelle stratégie à la guerre. Selon la tradition, le fanorona était donné pour le soratr’ andriamanitra. Comme le soratr’ Andriantompokoindrindra dans la circoncision ouvrait la voie à la consécration d’un héritier, la victoire dans le soratr’ andriamanitra était la deuxième étape pour accéder au pouvoir souverain [2] . Contribuant à l’éducation des princes comme le fait le jeu d’échecs sous d’autres cieux – et à Madagascar même en pays tanala [3] –, il enseigne à prévoir les conséquences de toute décision – ce qui est l’art de toute politique [4] . Mais c’est également une forme d’ordalie : tout prince qui ne gagnerait pas au fanorona ne saurait exercer le pouvoir, ou, s’il l’exerçait déjà, serait en fin de règne. La laïcisation de la pensée malgache au xixe siècle avait déjà conduit à oublier, dans les milieux dirigeants, l’ancien rôle du fanorona et à réinterpréter son sens, d’une part, dans le cadre de la compétition qui caractérise toute société hiérarchique, et, d’autre part, dans celui de la politique d’unification menée depuis Andrianampoinimerina.

C’est ainsi que le thème de la passion du jeu de fanorona comme cause d’une défaite est un thème récurrent dans la tradition malgache. Nous n’en prendrons qu’un exemple dont l’interprétation est évidente. L’on raconte qu’Ambositra fut longtemps invaincue, car elle était mahery ody, protégée par la puissance de ses charmes. Lorsqu’elle fut attaquée par Radama qui envoya à son prince un tissu rouge troué en son milieu, le roi Andriampanalina ne prit, dit actuellement une tradition orale, aucune autre disposition que d’interdire à ses sujets de sortir de la cité et jouait au fanorona avec ses gens. Il était, selon certains, assuré de la protection que lui conféraient ses charmes ou, selon d’autres, «grisé par un premier succès». Radama prit les mesures nécessaires pour profaner la ville qui fut prise, et le roi fut tué [5] . On a compris sans peine que le récit se situe encore dans un monde enchanté par la puissance des charmes où le sacré et sa profanation sont omniprésents dans la vie de chaque jour. Dans ce contexte, la prétendue sottise du roi ne se comprend que par la laïcisation du sens du fanorona : la place qu’il tenait dans ce monde enchanté lui est retirée, et la sottise d’Andriampanalina, d’abord vainqueur, permet à ses sujets et à leurs descendants de le condamner devant l’histoire. La cause de la défaite lui est imputée, et à lui seul, de façon irrépréhensible; elle permet d’éviter tout ressentiment à l’égard du vainqueur, tout autant qu’au peuple qui lui était assujetti et à leurs héritiers, tout sentiment de culpabilité. Mais peut-on sérieusement imaginer une telle sottise? En fait, avec le fanorona, le roi interrogeait l’avenir : allait-il vaincre? Sans victoire au jeu, il ne saurait y avoir de victoire militaire.

On sait d’ailleurs que l’appartenance du fanorona au monde enchanté n’a pas complètement disparu. Dans la région qui se situe immédiatement à l’est d’Ambohimalaza, c’est-à-dire dans les campagnes de l’Ambavala et de l’Amoronkay qui restent très conservatrices de la religion ancestrale, il est toujours interdit (fady) de jouer au fanorona au moment de l’année où se forment les épis de riz [6] . Cela pourrait être interprété comme une interrogation que se poseraient les joueurs quant à la future récolte de riz ou comme la crainte que des résultats du jeu ne dépende la croissance du riz. En cas de mauvaise récolte, la faute pourrait de toute façon en être imputée à ceux qui auraient joué au fanorona. À un autre niveau, on sait que des Anakara, en pays antemoro, conservent toujours au fanorona sa capacité à découvrir ce qui est caché et ont développé une théorie des relations qui existeraient entre le fanorona et le sikidy, entre les positions des pions sur le jeu et les éléments fondamentaux (le feu, l’air, l’eau et la terre) attachés aux destins du zodiaque [7] .

Tradition d’Ambohimalaza et histoire dynastique

La tradition d’Ambohimalaza qu’utilise la Contribution… s’inscrit bien dans le cadre de la tradition royale et en assume certaines manipulations de l’histoire qui justifièrent la légitimité de la dynastie issue d’Andriamanelo. Le fer daterait du règne d’Andriamanelo [8] et, de celui de Ralambo, l’institution du Fandroana, ainsi que la consommation de viande de bœuf. Et dans la même ligne, Andriantompokoindrindra aurait inventé la trano manara. De l’existence de ces manipulations, l’archéologie a apporté les preuves. La métallurgie du fer était connue de toute l’Asie du Sud-Est au moment des premières migrations vers Madagascar. Et alors que l’Asie du Sud-Est avait domestiqué le buffle, le zébu fut importé d’Afrique pour être élevé et consommé dans la Grande Ile. En Imerina même, à Ambohimanana près d’Andramasina dans le site le plus ancien actuellement connu – sa fondation remonte au ixe-xe siècle apr. J.-C. –, on trouve les vestiges de la boucherie : des os de zébu qui ont été découpés avec des couteaux en fer [9] .

Andriamanelo n’a pas inventé le fer. Les andriana étaient d’ailleurs écartés de la métallurgie du fer, car leur regard était réputé faire fuir et disparaître le minerai de fer dès lors qu’il l’atteignait. L’interdit du fer excluait idéalement son utilisation sur les sites andriana et sans doute interdisait l’usage d’armes de fer contre les andriana eux-mêmes. Le souvenir de cet interdit est toujours connu dans les campagnes d’Imerina : convoqués il y a un quart de siècle pour nettoyer le site d’Antongona, par exemple, les paysans des alentours demandèrent aux andriana présents s’il leur était permis d’utiliser couteaux et faucilles. Rappelons également l’interdiction, omniprésente, de menacer avec un objet en fer (tsy ambanam-bý) et cette autre interdiction, de nature tout aussi religieuse, faite aux Tambý, les métallurgistes et forgerons d’Imerina, d’utiliser des armes blanches. Que l’on n’ait pas utilisé le fer dans les affrontements n’implique donc pas qu’il ait été inconnu. C’était le fady par excellence de cette terre, comme le disait Razaka, gouverneur de Fenoarivo-Atsinanana, à Delastelle en 1838 : «Hianao Mr Delastelle, mahalala ny fadin’ itý tany itý, fa ny vy no fadiny». Ce qui apparut (niseho) sous Andriamanelo, c’est la rupture de cet interdit en utilisant des armes de fer sur un site dont il était exclu, Alasora, et contre des hommes appelés Vazimba, qui ne formaient pas une population différente mais étaient les princes de l’époque et les descendants des anciens princes. Andriamanelo avait décidé de ne plus respecter le droit de la guerre établi antérieurement et qui réglementait l’usage des armes possibles.

Quant au zébu, Ralambo n’en invente pas la consommation de façon absolue. Peut-être les jamoka dont il est question formaient-ils une catégorie d’animaux préservée de la consommation ou réservée à la consommation d’une catégorie sociale dont ne faisait pas partie la descendance d’Andrianerinerina, cet ancien roi de l’époque dite vazimba dont la tombe, rappelons-le, est toujours sur le territoire d’Ambohimalaza. Peut-être le mot désignait-il une catégorie analogue à ces ombin-tsampy, qui étaient laissés libres d’aller et venir et de pâturer en liberté comme les bœufs sauvages [10] . De toute façon, il est évident que ce tantara a la fonction d’affirmer la suprématie et la légitimité de Ralambo et, en lui en réservant certains morceaux – la bosse (trafon-kena) et la culotte (vodihena) – qui partout dans Madagascar étaient destinés aux Grands de la société, sans doute d’en retirer la disposition dont d’autres bénéficiaient dans le cadre de l’ancienne société. Ralambo, en effet, jeta les bases du nouvel ordre hiérarchique : parmi les andriana de la période précédente comme les Andriamanangaona et les Andrianakotrina, certains furent rabaissés au rang roturier, d’autres furent assimilés aux Zanadralambo, en échange de terres données à ses enfants.

Andriantompokoindrindra, dit la tradition, inventa la trano manara. Ce n’était pas une nouveauté évidente dans la culture malgache, car le modèle d’une maison surmontant le tombeau n’est pas le propre de la seule tradition d’Andriantompokoindrindra. Le privilège d’une maison funéraire accordé aux puissants est très fréquent en Asie du Sud-Est et appartient à la culture austronésienne. Dans beaucoup d’endroits à Madagascar, on démontait la maison du défunt pour la reconstruire sur son tombeau ou on simulait une maison sur le tombeau. En pays mahafale, au début du xxe siècle encore, avant que le pouvoir colonial n’abolissent les privilèges des Maroseraña et que l’usage des aloalo ne se démocratise, les poteaux funéraires érigés sur une tombe délimitaient un espace appelé zomba – mot qui, dans l’ouest de la Grande Ile , est l’équivalent de lapa «palais» dans les Hautes Terres : les aloalo étaient, par les conceptions qui les supportaient et par l’usage social qui en était fait, le correspondant exact de la trano manara d’Imerina. Le terme lui-même de trano manara («maison froide») est d’ailleurs le terme par lequel on désigne les tombeaux en pays betsimisaraka et notamment les tombeaux andriana. Dans la nécropole des Zafirabay de Maroantsetra, il y avait trois trano manara au début des années 1880 : deux d’entre elles, individuelles, abritaient les restes de Ravolamanana et Ravolahanesy – les deux Zanak’ Andriana filles de Tsianihina qui avaient négocié avec Radama ier les conditions de l’entrée de leur principauté dans le Royaume de Madagascar –, et la troisième, collective, contenait les restes des autres membres de la famille. Il est bon de se souvenir que la région de Maroantsetra est donnée comme le lieu d’arrivée soit de l’ensemble des Malgaches à Madagascar, ainsi que le fait la Contribution…, soit au moins des ancêtres des andriana d’Imerina comme le donne la tradition des Zafimamy [11] .

Si Andriantompokoindrindra avait inventé la trano manara, il aurait alors fait une application particulière d’un modèle existant dans la culture malgache. Mais une enquête récente faite auprès des meilleurs traditionistes d’Ambohimalaza donne une autre version dont la formulation est celle de l’authenticité. L’on nous dit que ce fut, «selon ce que l’on sait, sous Andriamamilazabe i, père de Rabehavina, elle-même mère d’Andriantompokoindrindra, que l’on vit la trano manara pour la première fois et que ce fut à Ambohimanitrasina dans le nord-est de l’Imerina. Quant à lui, Andriantompokoindrindra qui était le fils aîné de Ralambo, il possédait le droit d’ériger une trano manara.» [12] Si cette tradition était confirmée, elle permettrait de comprendre la tradition d’Ambohimalaza. Comme pour le fer, le bœuf et le Fandroana, ce serait un acte de légitimation et de distinction par la trano manara, et une décision de réservation de son usage à l’intérieur de l’Imerina, car à l’époque, le royaume andriamamilaza dans la vallée de la Mananara à l’orée de la forêt de l’Est, ne faisait pas partie intégrante de l’Imerina roa toko de Ralambo.

 

Les femmes et le fanjakana

S’agissant de la convention qu’Andriantompokoindrindra passa avec Andrianjaka, ce qui se trouve essentiellement en cause est bien ni plus ni moins la transmission du pouvoir. Sans que cela soit explicité, le but d’Andriantompokoindrindra est de s’établir comme source de légitimité en violant dans le présent un principe de la loi fondamentale du royaume (fenitra) mais en s’appuyant sur lui comme fondement de l’avenir. Précisons notre pensée.

«Homeko anao ny anio tontolo andro, fa ny farany kosa ho ahy. – Ainsi je vous donne le présent, je conserve l’avenir». Selon le tantara d’Ambohimalaza, Andriantompokoindrindra règne depuis dix ans. C’est dire qu’il est pleinement souverain, ayant organisé les divers rituels et notamment au moins une circoncision septennale sans l’organisation de laquelle un mpanjaka n’est pas encore un mpanjaka accompli. C’est ce pouvoir souverain qu’il donne à Andrianjaka, son cadet. Mais le donnant, il n’y renonce pas, car le fanjakana étant un bien lova, un bien patrimonial qui est légué à la descendance, toute renonciation au pouvoir écarte celle-ci du droit de l’exercer ultérieurement. Le donnant, il le donne conventionnellement de façon viagère, pourrait-on dire, car il le conserve pour la période ultérieure. Il met donc en place le mécanisme selon lequel il règnera par ses descendants : «Ny zanako no halain’ ny zanakao manjaka ho vady, dia izany no ananako ny farany. – Ceux de vos descendants qui règneront se marieront avec mes descendants, et c’est ainsi que je possède l’avenir.» Ce qui revient aussi à dire que s’il avait conservé le pouvoir, il n’aurait pas régné par ses descendants.

Cette situation n’est pas immédiatement compréhensible pour quiconque est habitué aux règles de succession monarchique de l’histoire européenne. En France, par exemple, traditionnellement seuls les hommes transmettent à leurs enfants la qualité de noble et seuls les garçons héritent, réellement pour le fils aîné et potentiellement pour les autres fils, du droit à régner et du droit à transmettre ce droit. Les femmes sont totalement exclues de la succession. Mais il ne faudrait pas croire que cette conception fasse partie des universaux que l’on retrouverait dans toute succession royale. Les amateurs d’histoire européenne pourraient déjà comparer les principes de succession appliqués, d’une part, en France et, d’autre part, dans le Royaume-Uni.

En Imerina, le statut des enfants dépend de celui de la mère. Et si le fils d’un roi succède à son père dans l’exercice du pouvoir souverain, c’est parce que dans le droit de la succession royale, il tient de sa mère le droit de régner. C’est un principe que les juristes français ont eu du mal à comprendre. Il y a quelques décennies, ils avaient cru trouver que la formulation de ce principe remontait au règne d’Andriamasinavalona, alors que si on lit bien le Tantara ny Andriana, on voit que c’est dès la période connue la plus ancienne que certains hommes arrivent au sommet de la hiérarchie politique grâce et à cause de la femme de leur père. Pour la période du xixe siècle, on sait bien que si Radama avait succédé à Andrianampoinimerina, c’est parce qu’il avait été adopté par Ralesoka, la sœur de son père. Et tous les autres souverains qui furent à la tête du royaume de Madagascar au xixe siècle, avaient reçu ce droit en ligne utérine. C’est une règle et un usage ancestral (rohindrazana) qui s’applique aussi dans la succession aux fanjakana des grands princes.

Un homme peut déshériter les enfants de sa sœur pour tous ses biens, sauf pour un fanjakana. Dans un jugement concernant l’héritage d’Andrianavalonjafy rendu par Radama ii le 24 du mois du Capricorne 1863, le principe est ainsi formulé : «ny amin’ ny zanak’ anabavy dia tsy very ariana amin’ ny fanjakana» [13] . Il existait – analogue à la loi salique telle que la comprirent les juristes du Moyen-Âge classique –, un rohindrazana ou un fenitra irrépréhensible et qui ne souffrait pas d’être modifié : le fanjakana est et demeure indisponible, aucun de ses détenteurs ne peut en disposer de telle sorte que les enfants de sœurs ou neveux utérins en soient dépossédés. Cette règle est applicable à tous les fanjakana princiers : ce sont les enfants de sœur qui en héritent préférentiellement. Ce principe que connaissent encore bien les descendants des détenteurs de grands fanjakana, est donc confirmé par les archives. Un seigneur ne peut rejeter un neveu utérin ou une nièce utérine et donc le ou la priver du droit d’hériter d’une seigneurie – de la Seigneurie.

Andriantompokoindrindra veut donc s’établir pour source de légitimité en faisant des filles de sa descendance la source des rois d’Imerina. C’est le souci de favoriser leur descendance directe qui, dans de nombreuses sociétés, conduit des hommes à essayer de tourner les institutions existantes. On peut se demander si, en dehors de ce souci, Andriantompokoindrindra avait des raisons particulières de s’engager dans une telle voie. Si elle n’est pas donnée explicitement par la tradition qu’utilise la Contribution…, elle l’est au moins implicitement par une grande absence, celle de l’identité de sa femme. On sait bien qu’il prit la fille unique du roi d’Angavo pour seconde épouse. Et l’on comprend que, si les rois prennent pour épouse les filles de ceux qu’ils ont battus et soumis – et nous savons qu’Andrianampoinimerina ne s’est pas privé de le faire abondamment –, c’est que, dans le système des mariages politiques, ces filles tiennent normalement de leur mère le droit à régner ou à transmettre ce droit à leurs enfants. Qui était la mère de Ratompoindraondriana, d’Andriandambo et d’Andriamahatsiravina? La Contribution ne nous en dit rien [14] .

Une première réponse consisterait à dire qu’en ce domaine, le fils de Ralambo avait une attitude machiste ou masculiniste (par opposition à féministe), ce que donne à entendre l’instauration du kitay telo an-dàlana. Ce qui pourrait être une conséquence de l’influence arabe dont les effets pervers apparaissent aussi dans les institutions. Par exemple, quand Ralambo, on s’en souvient, déplaça le Fandroana, la Fête du Bain qui avait lieu en Asaramanitra, c’est-à-dire au début du premier mois de l’année solaire et agricole, donc en septembre-octobre, pour la situer en Alahamady, le premier mois de l’année lunaire d’origine arabe, lequel ne peut plus rythmer le calendrier des semailles et des récoltes. Masculiniste, la décision d’Andriantompokoindrindra et, par suite, la tradition orale qui la rapporte auraient voulu masquer la place tenue par l’épouse dans la transmission du droit au pouvoir.

Une autre réponse ne résiderait-elle pas dans le fait que la vadibe, la première épouse d’Andriantompokoindrindra, ne pouvait transmettre le droit à régner. Si tel était le cas, après le trépas de leur ascendant, aucun descendant d’Andriantompokoindrindra n’aurait pu régner. La réussite de la convention qu’il passe avec Andrianjaka, en interrompant la succession en ligne utérine pour la rétablir aussitôt, est suffisamment documentée par les mariages qui en découlèrent ensuite.

Quoi qu’il en soit, cette convention ne fut pas sans créer un problème que les descendants d’Andriantompokoindrindra évoquent parfois avec l’existence, comme anonymée, du Vakiniatsinanana. En fait, le Vakiniatsinanana correspond à la partie orientale du terroir d’Ambohimalaza et occupée par les descendants de Ravaomasina, la sœur aînée d’Andriantompokoindrindra. Cette organisation du territoire est aussi un modèle culturel ancien sur les hautes terres à Madagascar. Il est normal que, lorsqu’un frère et une sœur andriana créent un nouvel habitat ou réorganisent un habitat ancien, le frère est, dans le territoire, placé à l’ouest dans la zone du profane, et la sœur à l’est – celle-ci étant dans l’orientation de l’origine de la vie, du sacré et de l’ancestralité. En d’autres termes, elle est tompon’ ny farany. Selon le modèle, Ravaomasina à Ambohimasina partage donc le territoire d’Ambohimalaza avec son frère Andriantompokoindrindra à Ambohimalazabe.

La sorte de conflit qui exista entre les descendants de la sœur et ceux du frère était la conséquence directe de l’application de la convention passée entre les deux frères. Car, si Ravaomasina et son frère ont bien hérité de leur mère Rabehavina, fille d’Andriamamilazabe, du droit de régner et, pour Ravaomasina, du droit à le transmettre, les descendants de Ravaomasina ont bien été écartés de la succession au fanjakana en dépit de l’antique rohindrazana établissant les droits des enfants de sœur. L’on sait que les ady fanjakana sont du nombre de ceux dont les conséquences se font ressentir pendant des siècles. La nature ambiguë des relations entre les andriana du Vakiniatsinanana et ceux du Vakiniandrefana, qui poussent encore aujourd’hui certains à refuser les alliances matrimoniales, est, d’une certaine façon, une preuve sociologique de l’existence de la fameuse convention et de son succès.

 

Cela ne nous renseigne pas sur ce qu’étaient précisément les Andrianteloray. C’est une catégorie qui a un usage juridique, puisque les articles 59 et 60 du Code des 305 Articles les désignent nommément. L’article 59 impose l’obligation de l’endogamie pour chacun des trois groupes formant les Andrianteloray. La légitimité antérieure de tels mariages entre les trois groupes n’est pas contestée et, à titre transitoire, il est posé qu’en cas de veuvage, la femme peut retourner à son groupe d’origine. Quant à l’article 60, il pose que, prenant épouse ou époux parmi les Tsihibelambana, c’est-à-dire parmi les sujets roturiers de la reine Ranavalona  ii, tout Andrianteloray deviendrait par-là même Tsihibelambana. La légitimité antérieure des unions entre un homme Andrianteloray et une femme Tsihibelambana n’est pas contestée et les enfants pouvaient appartenir à la famille de leur père. Le nouveau Code établit une seule règle : en cas de décès de l’époux, sa veuve retourne à son statut roturier et ses enfants la suivent – ce qui, étant donné la surmortalité masculine, devait se produire plus souvent et renvoyer les veuves et leurs enfants vers le groupe roturier.

Les Andrianteloray étant une catégorie andriana dont les droits étaient réduits, on comprend sans peine que la Contribution… réagisse à l’intégration des Andriantompokoindrindra aux Andrianteloray. Mais il est vrai qu’au xixe siècle, à certains points de vue, la position des Andriantompokoindrindra n’était plus évidente, et c’est là qu’entrait en jeu la catégorie des Andrianteloray.

Car l’histoire de l’Imerina montre que, si idéalement les Andriana et leurs serviteurs-courtisans (angaralahy ou Mainty) vivaient des services et redevances que devait le peuple, il existait un sage principe selon lequel la charge supportée par celui-ci ne pouvait être indéfiniment augmentée. Aussi existait-il un mécanisme qui, utilisant le système des rangs, permettait périodiquement et progressivement – lorsque la nécessité s’en faisait ressentir et qu’un souverain était suffisamment puissant pour créer un rang à son nom – de réduire à l’état roturier une partie des andriana et de lui demander alors de faire la corvée du peuple. En créant les Zanadralambo, Ralambo n’était pas le premier souverain à organiser la société en rangs. En créant ce nouveau rang et en y plaçant certains de ses enfants, il faisait disparaître un groupe antérieur et diminuait les droits de certains andriana. Par exemple, il existait un groupe constitué des Andrianakotrina, dénommés aujourd’hui parfois Andrianakotriana, qui, comme les Zanadralambo par la suite, occupaient un certain nombre de vohitra en Imerina comme celui d’Ambohimahatsinjo situé entre Ambohimalaza et Ambohimanambola. Dans le territoire d’un autre Ambohimahatsinjo, près de Namehana, Ralambo plaça chez les Andrianakotrina certains de ses enfants en y créant le vohitra d’Ambatofotsy. Et cet Ambohimahatsinjo – plus tard dénommé Mahatsinjo, dit-on, par Andrianampoinimerina –, perdit son caractère de vohitra et son territoire fut par la suite réputé être celui des Zanadralambo d’Ambatofotsy-Manandriana. Quant à l’Ambohimahatsinjo tout proche d’Ambohimalaza, il fut rebaptisé du nom d’Ambohitsimeloka [15]  : ce n’était pas à cause d’une quelconque culpabilité que ses habitants avaient perdu leur statut élevé.

Au début du xixe siècle, la catégorie des Andrianteloray apparaît dans la Contribution… comme regroupant les trois derniers rangs andriana : Andrianamboninolona, Andriandranando et Zanadralambo. Que certaines traditions et le Code des 305 Articles en excluent les Zanadralambo et y incluent les Andriantompokoindrindra s’explique par un usage ambigu du terme dans le cadre de la politique de réorganisation hiérarchique initiée par Andrianampoinimerina. Le groupe des Zanadralambo amin’Andrianjaka fut démantelé et réduit à ses vohitra les plus connus aujourd’hui; il lui fut retiré le droit de «nager dans l’Imerina» (milomano amin’ Imerina) et le privilège de l’endogamie qui lui fut accordé créait un véritable enfermement [16] . Selon des dispositions juridiques mises en œuvre au moins depuis le règne de Ranavalona ire, ses membres au xixe siècle ne pouvaient plus, par le mariage, fonder de nouvelles alliances avec les familles plus puissantes; et leur adoption par des membres appartenant à des groupes supérieurs était interdite [17] . À terme, et sans appui politique d’importance, le groupe devait devenir folovohitra, lorsqu’un nouveau rang andriana aurait été créé. Et pour que les Zanadralambo ne se prévalent pas de leur appartenance aux Andrianteloray, il importait de lui conférer déjà la consistance qu’il aurait alors. L’événement que rapporte le Tantara ny Andriana, n’aurait donc pas été une erreur ni «une pure invention pour rendre inexacte l’histoire des ancêtres», comme l’écrit la Contribution…, mais une première disposition pour permettre une future réorganisation des rangs du groupe andriana.

Du fait de la politique de mobilité hiérarchique, les Andriantompokoindrindra, toujours reconnus comme Teraky Trano fohiloha grâce au privilège de la trano manara, étaient au xixe siècle tantôt considérés comme Andriana – et dans ce cas, les trois groupes de Havan’Andriana formaient les Andrianteloray «les andriana aux trois pères» –, tantôt considérés comme Havan’Andriana, – et dans ce cas, les Zanadralambo étaient exclus des Andrianteloray mais les Andriantompokoindrindra en faisaient partie. Il est un autre terme dont la généralisation au xixe siècle, manifeste un premier ébranlement du statut, c’est celui de Zanatompo appliqué à tout le groupe alors qu’il ne désignait jusqu’alors qu’une partie marginalisée des descendants d’Andriantompokoindrindra – ceux qui n’auraient pas accès à une succession. Mais le mot, sous couvert d’abréviation d’un nom trop long, voulait déjà donner à l’ensemble du groupe une désignation toute roturière. La même précarité apparaît aussi dans les noms de Zanakambony qui, de plus en plus souvent au xixe siècle, désignait la majorité des Andrianamboninolona, et de Zanamasy, pour désigner la frange inférieure des Andriamasinavalona. C’est tout cela qu’il faut comprendre derrière la double application qui peut être faite de la catégorie Andrianteloray.

À notre connaissance, la mise en œuvre de cette politique de mobilité hiérarchique ne faisait pas l’objet de grands kabary où aurait été convoqué le peuple. Elle devait se faire en toute discrétion, ne serait-ce que parce que, pour le souverain, il s’agissait d’une affaire privée et familiale, ne serait-ce aussi que pour éviter les commentaires désobligeants qui auraient pu s’ensuivre. Ne savaient la chose que ceux qui étaient dans les secrets du pouvoir du moment, et ceux qui avaient connaissance du mécanisme périodiquement appliqué et qui avaient à choisir entre le maintien dans le sommet du groupe andriana, l’amour du village natal et l’attachement à l’ancêtre éponyme. Ceux qui donnaient la priorité au maintien de la supériorité hiérarchique, n’attendaient pas le dernier moment pour agir. C’est sur des générations qu’ils avaient négocié des alliances.

Concernant Ambohimalaza, on sait que les descendants de la branche aînée issue d’Andriantompokoindrindra – ceux qu’à Ambohimalaza on appelait alors les Andafiavaratra –, avaient depuis longtemps engagé les stratégies nécessaires pour s’intégrer au groupe hiérarchique supérieur. Sous Andrianampoinimerina déjà, lors de l’unification de l’Imerina, certains d’entre eux avaient obtenu des lohombitany, c’est-à-dire des terres exemptes de tout impôt, dans le Nord-Est de l’Imerina enin-toko, notamment à Nanjakana et à Malazabe. Sur ces terres qu’Andrianampoinimerina leur avait donnée en pays zafimamy pour qu’ils y vivent et y soient enterrés (tany ivelomany sy ilevenany), ils construisirent des tombeaux de style Laborde, comme on en construisait au xixe siècle. Seigneurs de menakely, ils y étaient Andriamasinavalona, comme y étaient de même ceux des Zanadralambo qui, comme eux, avaient renoncé à leur appartenance première et aux terres qu’ils pouvaient posséder à Masindray d’où ils venaient. Après 1897, s’ils firent immatriculer ces lohombitany, beaucoup d’entre eux abandonnèrent leurs tombeaux et revinrent se faire enterrer à Ambohimalaza. L’éloignement de la capitale et l’abolition de ce que l’administration appela «féodalité» les privaient des anciens avantages de ces seigneuries. Au témoignage des descendants des Grands d’Anatirova, notamment du Dr Rakoto-Ratsimamanga, la Cour à la fin du xixe siècle considérait toujours que les Andafiavaratra d’Ambohimalaza étaient, selon les formulations, soit Andriamasinavalona, soit Zana-dRanavalona. Une étude des alliances matrimoniales contractées au xixe siècle et au siècle suivant pourrait montrer la fréquence des mariage avec des Zanak’Andriana et des Andriamasinavalona. Par les nouvelles dispositions du Code des 305 Articles, Rainilaiarivony n’avait pas réussi à enfermer tous les Andriantompokoindrindra dans une stricte endogamie. L’erreur de la Contribution… n’en était donc pas une.

 

La mobilité hiérarchique : les Ray aman-dreny

Dans le système de mobilité hiérarchique qui repose sur le principe que le souverain-dieu est tompon’ ny razana «maître des ancêtres», les décisions d’abaissement des uns devaient les attrister et les vexer, d’autant plus qu’elles résultaient d’une décision judiciaire et, le plus souvent, était accompagnée d’un déplacement de l’habitat. Mais elles devaient réjouir ceux qui étaient distingués par une élévation ou par le maintien à leur rang. La Contribution… donne les éléments qui permettent d’attester qu’Andriantompokoindrindra et ses descendants ont longtemps bénéficié de ce mécanisme. N’est-ce d’ailleurs pas le programme que proclame le nom de son fils aîné : Ratompoindraondriana [18] , «L’honorable que servent les Raondriana ou [comme on disait également] les Roandriana», ces termes désignant globalement les groupes andriana de la période antérieure?

Lorsque Ralambo s’installe à Ambohimalazabe, le territoire était déjà habité depuis des siècles. Comme le montre la simple reconnaissance archéologique, tous les plus hauts sommets de la région avaient été occupés par des andriana qui y avaient établi, à l’intérieur de fossés, leurs sépultures selon la nouvelle pratique qui rompt avec la coutume dite vazimba. Les andriana qui habitaient Ambohitrikanjaka au nord d’Ambohitrombihavana et à l’ouest d’Ambohimalaza sur le territoire qui devint par la suite celui d’Andrianamboninolona, avaient été abaissés (naetry) et avaient été contraints d’abandonner les lieux pour aller s’installer du côté de Manjakandriana. Sur le territoire même d’Ambohimalaza, l’on trouve notamment, dominant du rebord d’Ampiserana la vallée où se déroule aujourd’hui la RN2, le tombeau d’Andrianerinerina, un des ancêtres de la dynastie qui régna à Anerinerina treize générations avant Ralambo. Cet ancien souverain n’était pas oublié à cette époque, puisqu’il avait encore ses mpanasina il y a seulement une trentaine d’années. Et peut-être en a-t-il encore aujourd’hui. C’est un peu plus loin, à l’est du territoire d’Ambohimalaza, que l’on peut voir les traces de l’établissement d’Andriambaroa, célèbre par l’expression de fanjakan’ i Baroa. La toponymie même témoigne de cette ancienneté. Mahia n’a rien à voir avec la maigreur, mais désigne un lieu qui a été consacré sans doute par une ou des tombes; le mot est composé à partir de la racine austronésienne hiañ, aujourd’hui inusitée en malgache officiel, qui désigne Dieu (ou les dieux) et les puissants ancêtres (hiaña) [19] . Dans l’Est de la Grande Ile , en pays betsimisaraka, mahiañ est toujours utilisé pour caractériser des lieux consacrés (tany mahiañ) par des tombes anciennes, souvent dites vazimba.

Que sont et qui sont les hommes qui résidaient dans cet espace lorsque vivait Andriantompokoindrindra? Si l’on ne peut faire le recensement de toute la population, du moins la tradition donne-t-elle les noms des douze hommes qu’Andriantompokoindrindra choisit pour en faire ses sujets directs (menakely). Leur ancestralité est précisée pour indiquer une tradition de fidélité entre les ancêtres : la fidélité des douze hommes envers Andriantompokoindrindra serait un héritage. «Ny razan’ ireo roa ambin’ ny folo ireo, hono, dia tsy nisaraka, fa nanaraka ny razan’ andriana hatramin’ ny niandohany… – Les ancêtres de ces douze hommes seraient courtisans des ancêtres royaux, leurs contemporains.» L’affirmation est atténuée par un hono en malgache et par un conditionnel en français. Les auteurs de la Contribution…expriment une forme de doute ou de réserve et ne disent pas tout à fait la même chose dans les deux textes.

En fait, si Rafaravavinandriamanitra, Andriananjavonana, Andrianahitrahitra et Andrianerinerina sont d’anciens souverains et des ancêtres de la dynastie d’Imerina – au passage notons l’existence d’une femme dans cette liste –, les ancêtres des douze hommes qui sont cités (Andriantomara, Andriantomaratara, Andriantomarafefy et Andriantomaramanana), ne furent pas de simples courtisans. Ces quatre hommes – ces quatre mpanjaka – appartiennent à la dynastie qui dirigea la migration à partir de Maroantsetra et qui est une des sources des lignages royaux dans le centre des hautes terres [20] . Ils sont au nombre des ancêtres d’Andriamamilazabe et donc de Rabehavina, la mère d’Andriantompokoindrindra. L’on ne peut donc que tirer la conclusion que les douze hommes sont, à des degrés divers, les cousins d’Andriantompokoindrindra. Nous avons donc là une application du principe que ce n’est pas l’ascendance naturelle ou, disons, le sang, qui donne un statut dans la société, mais des décisions politiques des souverains.

Cette parenté et cette proximité généalogique contribuent à expliquer et à faire comprendre que les descendants d’Andriantompokoindrindra pouvaient prendre femme dans le groupe de leurs ray aman-dreny [21] . Les relations, au moins au départ, entre les descendants des douze hommes et les descendants d’Andriantompokoindrindra devaient se situer partie dans le cadre de la parenté généalogique, partie dans le cadre des structures politiques du fanjakana. Et il faut aussi envisager, comme le montrent d’autres exemples du genre, qu’il s’agissait moins d’une sujétion que d’une protection à l’égard du fanompoana royal. D’ailleurs, le terme ray aman-dreny convient sans doute mieux que menakely pour caractériser les relations existant entre les uns et les autres.

Cela explique aussi qu’à Lanivohitra, c’est-à-dire dans l’ancien rova d’Ambohimalazabe, soient également enterrés les deux hommes qui sont donnés pour être les deux premiers des douze hommes : Andriantsimaitoandriamanitra et Andriantsonga. Ce lieu de sépulture ne peut être expliqué par une quelconque raison sentimentale ou par l’existence d’excellentes relations, comme nous avons pu l’entendre dire. Dans ce domaine qui est celui du sacré, aucun accommodement de ce genre n’était envisageable avec le ciel. S’ils demeurent pour l’éternité dans cette nécropole princière au sud d’Andriantompokoindrindra, c’est sans aucun doute qu’ils avaient encore le statut andriana qu’ont perdu par la suite leurs descendants. Qu’Andriantompokoindrindra soit, quant à lui, enseveli au nord de leurs tombeaux n’indique pas une quelconque supériorité mais seulement qu’il décéda après eux. Rappelons-nous qu’à Anatirova, la tombe d’Andrianjaka, le premier des souverains qui y fut enseveli, était au sud du Fito miandalana. Il est aussi plus que vraisemblable qu’Andriantsimaitoandriamanitra et Andriantsonga ont été, avant Andriantompokoindrindra, les princes d’Ambohimalazabe et que, dans la liste des douze hommes, leurs noms ne soient donnés que pour désigner ceux de leurs descendants choisis comme les premiers des ray aman-dreny. Il est d’ailleurs aussi à remarquer que les douze hommes portent tous des noms commençant par Andria-. À remarquer également que deux d’entre eux devinrent par la suite les rois du Voni zongo. Il serait étonnant par exemple qu’Andriamisanjy et Andrianentoarivo aient été de simples folovohitra et qu’ils n’aient pas eu quelque ascendance les prédisposant à détenir un fanjakana.

Il serait aussi plus normal que, dans le cadre d’un fanjakana qui fut souverain, il y ait eu des havan’ andriana en plus des folovohitra et des sujets privés que sont les andevo. Car nous sommes toujours dans le domaine des institutions politiques anciennes et des principes qui les structurent. On le voit bien avec l’évolution du nombre des hommes et donc des familles qui ne se séparent pas d’Andriantompokoindrindra. Au départ, ce sont les douze hommes – en fait, le représentant de chacun des douze lignages – et quelques autres. L’Andriana accompli qui est Dieu et souverain, conserve ou retrouve la perfection de la nature céleste de ceux de ses ancêtres qui sont venus sur la terre. Or , douze est le nombre de la perfection céleste. Les rois en Imerina ont douze conseillers, et Andriantompokoindrindra a eu douze conseillers qui sont ces douze hommes – ou les chefs des douze lignages – qu’il conserve à Ambohimalaza. Mais il est des rois qui ne sont pas parfaitement souverains. C’est le cas d’Andrianentoarivo – l’ancêtre des actuels andriamasinavalona du Voni zongo – auquel Andrianjaka donna le droit de créer un fanjakana dans le Voni zongo : Andrianjaka restait l’unique souverain avec ses douze conseillers et Andrianentoarivo n’en avait que dix.

L’histoire d’Andriamisanjy et plus encore celle d’Andrianentoarivo sont bien documentées et ne peuvent être contestées sur le fond. Or, que deux des douze hommes d’Andriantompokoindrindra le quittent est la preuve implicite que ce dernier avait bien exercé un pouvoir souverain avant Andrianjaka. Que deux de ces hommes le quittent ramène à dix le nombre de ses conseillers-courtisans, qui est un nombre en parfait accord avec l’abandon de la souveraineté.

La société malgache, et notamment le groupe andriana, n’a pas le caractère figé et rigide par lequel certains voudraient le définir aujourd’hui. C’est une société à structure éminemment hiérarchique, mais d’une hiérarchie que l’on pourrait dire molle. Entre les rangs parfaitement reconnus de la structure politique existent de multiples rangs intermédiaires. Et, rappelons-le, ceux qui avaient bien compris le mécanisme devaient faire un choix difficile entre l’attachement au terroir natal et à un grand ancêtre et l’attachement à une position hiérarchique. Un choix entre des principes : le principe selon lequel tout Malgache a un tanindrazana et cet autre selon lequel les Andriana – au sens limité du terme – n’ont pas de tanindrazana. C’est, comme nous l’avons vu, ce choix que firent un certain nombre de descendants d’Andriantompokoindrindra qui avaient participé à l’unification de l’Imerina. S’installant en pays zafimamy dans le Nord-Est de l’Imerina enin-toko, ils revenaient en fait sur les terres où avaient régné les ancêtres de Rabehavina et y restèrent jusqu’à ce que l’éloignement de la capitale n’ait plus de raison d’être.

 

L’héritage d’un hasina de souveraineté personnelle 

S’inscrivant normalement dans le cadre de l’histoire de la dynastie issue d’Andriamanelo, la Contribution…est une réflexion critique sur l’histoire publiée et diffusée et un travail historien qui utilise des sources authentiques et de première main. D’autres sources aussi documentées et de la même authenticité furent publiées à l’époque. Mais aucun ne fit un tel travail d’argumentation et aucun ne prit un parti anticonformiste aussi net. Critiquer Rainilaiarivony, sans doute à juste titre, ne portait plus guère à conséquence. Mais le Dr Rasamimanana prend parti contre les autorités du moment, les autorités fondatrices du discours colonial comme le P. Callet et de la politique coloniale comme Gallieni. La définition univoque des Andrianteloray est reprise dans des travaux universitaires du plus haut niveau qui aiment à parler de «castes» pour caractériser la société merina. Contre la «politique des races», le Dr Rasamimanana affirme l’unicité d’origine de tous les Malgaches. Contre l’esprit égalitaire républicain, il affirme l’histoire d’un groupe éminemment aristocratique.

Et l’ouvrage est publié en 1909, année où le Dr Rasamimanana est admis à la citoyenneté française. N’y a-t-il pas là une forme de contradiction? L’assimilation, telle que la prônait la reny malala – cette «mère chérie» que voulait être la République –, ne supposait-elle pas l’oubli et l’abandon de tout ce qui aurait concerné la «mauvaise mère» malgache? L’exercice des droits de citoyen ne rendrait-il pas manifeste une forme de trahison? Ces questions que nous avons déjà pu entendre à diverses reprises, apparaissent ici totalement dénuées d’à-propos.

Le Dr Rasamimanana ne renie pas l’éducation qu’il avait reçue dans sa famille. Il n’est pas le premier à manifester une telle indépendance d’esprit. Il était né dans une famille de Grands à la fois très attachée à ses racines et très ouverte à la nouveauté. Ranavalona  ii décidait-elle en 1868 d’autoriser à construire en dur à Tananarive mettant fin à l’interdiction de construire autrement qu’en matière végétale dans les vohitra andriana? Ses parents inauguraient un an plus tard, en 1869, une maison en dur à Ambohidrakitra. La Reine, devenue protestante, obligeait-elle les Malgaches à se convertir au christianisme? Ses parents choisissaient le catholicisme contre le protestantisme du Palais. C’est dans cet esprit d’indépendance et de liberté qu’il fut élevé. Dans cet esprit de souveraineté personnelle qui est la marque du hasina familial. Selon l’héritage andriana qui veut assurer la vie du peuple, lui-même, catholique, étudia la médecine avec le Dr Borchgrevinck de la Mission Norvégienne et, envoyé en France pour y devenir officier d’artillerie, il y réussit des études de médecine. Ce qui était bien mieux en accord avec la convention d’Andriantompokoindrindra tel que certains de ses descendants la vivent encore : tout en préservant droits et dignité, la renonciation momentanée au pouvoir souverain mettait dans la situation de ne pas être dans l’obligation de faire couler le sang. Pour le Dr Rasamimanana, la présence française et la citoyenneté permettaient de publier et d’imprimer l’histoire qu’interdisait Rainilaiarivony, et de le faire même contre l’esprit officiel de la colonisation. La modernité pouvait être mise au service des valeurs traditionnelles sans compromission d’aucune sorte. C’est le message que nous laisse le Dr Rasamimanana.

*  *  *



[1] J. Rasamimanana et L. Razafindrazaka, Ny Andriantompokoindrindra. Contribution à l’histoire des Malgaches – Fanasoavana ny tantaran’ ny Malagasy, Ambohimalaza, 1909, 45 et 45 p. (2e édition : Tananarive, 1957, et 3e édition : Antananarivo, 2001).

[2] B. Domenichini-Ramiaramanana, Du Ohabolana au Hainteny. Langue, littérature et politique à Madagascar, Paris, Karthala / Centre de Recherches Africaines, 1983, p. 426, note 200.

[3] Cf. Ardant du Picq, «Le samantsy ou jeu d’échecs tanala», Bulletin de l’Académie Malgache, 1912, n° 10, pp. 267-268, et : R. Decary, «Un jeu d’échecs tanala (le samantsy)», Bulletin de Madagascar, n° 158, juillet 1959, pp. 639-640.

[4] Dans la langue courante encore aujourd’hui, teti-panorona «stratégie dans le jeu de fanorona, examen du détail de la situation du fanorona, délibération sur une situation du fanorona» désigne la décision politique prise après délibération. Par exemple, dans une tradition qui ne concerne en rien Andriantompokoindrindra (Rija Ralidera, 2001, Isoraka : ny mponina ao, Andriamarohary sy ireo taranany, 6 p. ms), il est dit de la politique d’Andrianampoinimerina : «Ny teti-panoron’ Andrianampoinimerina tamin’ izany dia ny hamerina indray ny firaisan’ Imerina izay nizarazara ho fanjakana maromaro mahaleo tena», c’est-à-dire : «La politique alors envisagée par Andrianampoinimerina consistait à retrouver l’unité de l’Imerina qui avait été partagée en de multiples fanjakana indépendants».

[5] H. B. Ravaomalala, 1983, Ambositra taloha, 8 p. ms.

[6] A. J. Rakotomanga, 1989, Fady ny manao tanisa, tsobato katro sy fanorona amin’ ny fotoana fahaterahan’ ny vary (Anjeva ka hatramin’ i Talata-Amoronkay, tantara)», 1 p. ms.

[7] T. Andrianantoandro, Ny lanjan’ ny tonon’ andro sy ny tonom-bintana teo amin’ ny Merina, 2000, 8 p. ms : «Noho ny fahaizan’ ireo mpampianatra izay taranaka Antemoro Anakara dia namboarin’ izy ireo hifanaraka amin’ ny sori-panorona ny fomba fanandroana teto Imerina. Azo lazaina moa fa ny fanorona dia milalao daholo na kely na lehibe. Saingy izany fifampifanarahana izany dia misokajy arakarak’ ireo sori-panorona misy dia ny fanoron-telo, ny fanoron-dimy ary ny fanoron-tsivy.»

[8] Il serait intéressant d’étudier plus attentivement le texte de la Contribution… en comparant la version malgache et la version française. Ainsi le texte malgache nous apprend que «ce fut à l’époque d’Andriamanelo que l’on trouva ou découvrit le fer pour la première fois (Tamin’ Andriamanelo no nahitana ny vy voalohany)», alors que la version française dit qu’«Andriamanelo est le premier qui découvrit le fer». – Dans cet exemple, nous voyons que là où la tradition malgache voyait une époque, l’interprétation française désignait un individu. Et c’est cette interprétation qui entra dans l’histoire officielle de la dynastie au xxe siècle.

[9] D. Rasamuel, «Introduction aux recherches sur Ambohimanana», Nouvelles du Centre d’Art et d’Archéologie, 1989-1990, n° 7-8, pp. 25-41; et Rafolo Andrianaivoarivony, «Essais d’interprétation des restes osseux animaux des fouilles d’Ambohimanana», Nouvelles du Centre d’Art et d’Archéologie, 1989-1990, n° 7-8, pp. 42-50.

[10] Cf. les bœufs leharanjy : «0mby lahy kely avela atao karanjy (atao omby dia)» (J.-P. Domenichini, Les Dieux au service des Rois. Histoire orale des Sampin’andriana ou Palladiums royaux de Madagascar, Paris / Sophia-Antipolis, C.N.R.S., 1986, pp. 246-247).

[11] Cf. E. Ramilison, Ny loharanon’ ny andriana nanjaka teto Imerina, Tananarive , Imp. Ankehitriny, 1951, 211 p.

[12] Enquête de H. V. Ravelomanantsoa sur la trano manara : «… araka ny fantatra, dia Andriamamilazabe i, rain-dRabehavina sy renin’ Andriantompokoindrindra no nahitana azy voalohany; dia tao Ambatomanitrasina avaratr’ atsinanan’ Imerina izany. Andriantompokoindrindra kosa izay lahimatoan-dRalambo, no nanana zo tamin’ ny fanaovana ny trano manara.»

[13] Archives Royales : FF31, Arrêts rendus par Radama ii pour la Sisaony entre 1862 et 1863, n° 61, ff° 203v°-208r°.

[14] Toutefois, Ndriana Rabarioela nous dit que la vadibe d’Andriantompokoindrindra était la fille d’Andrianamponga d’Alasora, fils de Rafohy. Elle aurait donc été de fort bonne naissance selon les conceptions de l’époque, mais rien ne nous est dit de sa mère. Celle-ci pouvait-elle transmettre le droit à exercer le pouvoir suprême?

[15] Cf. G. A. Rakotobe, Ambohitsimeloka (Avaradrano), 1987, ms.

[16] Sur un cas particulier, cf. J.-P. Domenichini, «Les ZanadRalambo du Vakinisisaony. Un exemple de mobilité hiérarchique en Imerina (xviiie-xixe siècle)», Omaly sy Anio, 1994[1989-1990], n° 29-32, pp. 103-129.

[17] Cf. Le code de 1828 publié par A. Gamon, «Le Code de Ranavalona ire (1828)», Bulletin de l’Académie Malgache, 1907, qui, en son article 32, mettait déjà fin à la possibilité que des Zanadralambo soient adoptés par des Andriamasinavalona (Ary ny Zanadralambo tsy mba atsangana ho Zanak’ Andriamasinavalona) et interdisait aux mêmes Zanadralambo de s’établir chez les Andrianamboninolona et les Andriandranando (Ary ny Zanadralambo, raha mifindra monina manatona ny Zanakambony sy ny Zafin’ Andriandranando, dia amidy izy, ary ny fananany lany).

[18] Certains disent que c’était une fille.

[19] Lors de la cérémonie de la circoncision; il était nécessaire d’avoir un akondro mahia, un bananier « mahia ». Le mot est immédiatement compris comme signifiant « maigre ». Il est étonnant que le symbole de la maigreur soit associé à la circoncision qui, pour l’enfant à circoncire, recherche la fécondité, la prospérité et le bonheur. En fait, mahia n’a rien à voir avec la maigreur. C ’est le bananier sacré ou le bananier des ancêtres – un petit bananier, comme on en cultive toujours à Androhibe dans l’Ambodirano, une des Tendrombohitra masina roa ambinifolo où vivait le jeune Rakotomavo qui devient roi d’Ambohimanga sous le nom d’Andriambelomasina et fut le grand-père d’Andrianampoinimerina.

[20] E. Ramilison, 1951, Ny loharanon’ ny andriana nanjaka teto Imerina, Tananarive , Imp. Ankehitriny, 211 p.

[21] O. Ravololoniriana, 1988, Andriantompokoindrindra eto Ambohimalazabe, ms. : «Noho izany ireo menakely ireo sy Andriantompokoindrindra sy ny taranany dia nifankatia nifampitondra toy ny ray aman-dreny sy zanaka (eo amin’ ny fasana no mampiavaka azy ireo : ny fasan’ Andriana dia misy trano masina fa ny an’ ny menakely kosa dia dongontany fotsiny). Ny taranak’ Andriantompokoindrindra dia mahazo maka ny taranak’ ireo menakely ireo, fa ny taranak’ ireo kosa tsy mahazo maka ny taranak’ Andriantompokoindrindra.»

 

 
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